« Règne animal » : Un livre pour changer d’époque

Je viens de lire un grand livre : Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard), qui raconte la transformation d’une exploitation familiale en élevage industriel porcin, sur cinq générations du début à la fin du XXème siècle, dans un petit village du Gers.

Présentation du livre sur le site de Gallimard

J’ai avalé les 419 pages d’un seul coup, en retrouvant des émotions que je ressentais quand je me plongeais, adolescente, dans les grandes fresques naturalistes d’Émile Zola. L’ouvrage est dans cette veine, avec son style âpre et cru, parfois violent, à l’image de la vie à la campagne qu’il décrit.

Le sujet central du livre est la relation entre l’homme et l’animal, le déséquilibre et le dérèglement humain produit par l’élevage industriel, mais je n’y ai pas lu un plaidoyer simpliste qui opposerait les humains aux animaux, ni une peinture caricaturale du monde paysan.

Quiconque a une famille issue du monde rural reconnaît très bien ces comportements « taiseux » et cette absence apparente de sentiment vis-à-vis des bêtes. Je dis bien « apparente » car c’est une force de la nécessité. Ce n’est pas mal juger que de décrire cela, c’est au contraire faire sentir la réalité d’un mode de vie très dur et abrupt, qu’on a parfois tendance à enjoliver dans notre quotidien de citadins. On comprend bien dans le livre que le destin des hommes et des animaux est un destin commun, que la souffrance des uns va faire basculer la vie des autres.

S’il critique l’élevage industriel, le livre n’est pas nostalgique du passé, de cette époque si dure où la paysanne n’était que « génitrice ». La première partie qui dépeint la vie à la ferme au début du 20ème siècle enlève toute tentation de retour en arrière. C’est l’une des forces de ce livre : quand on le referme, on n’a pas d’autre choix que de penser à l’avenir, à la réinvention d’un autre rapport de l’homme à la nature.

Et là où le livre m’a le plus touchée, c’est justement dans sa prise en compte de l’Histoire, dans sa description du traumatisme de la Première Guerre mondiale jusqu’au tréfonds des campagnes françaises, cette rupture qui a ébranlé des sociétés rurales apparemment immuables, et qu’on ne pourra jamais effacer. Le livre montre bien que c’est au retour de la guerre que tout a changé, quand les survivants, traumatisés, blessés, gueules cassées, ont repris le travail. Côtoyer la boucherie, la mort au quotidien, industrielle, chimique, a bouleversé le rapport à l’Humanité. En revenant dans les champs, le rapport de ces hommes à la vie, aux femmes, aux enfants, mais aussi aux animaux, en était complètement transformé.

J’ai toujours été frappée que dans chaque petit village de France, on trouve un monument aux morts dédié aux victimes de la Grande guerre. Je trouve qu’on n’explique pas assez les répercussions gigantesques de la première guerre mondiale jusque dans l’intimité des familles françaises, comme si c’était encore un tabou.

Un écrivain qui arrive à nous faire sentir le lien entre la guerre, la transformation du monde rural, les relations imbriquées des humains et des animaux, a donc bien du talent mais au-delà, si nous voyons le retour en France d’une littérature de ce type, c’est peut-être aussi que notre sensibilité collective change et que nous avons besoin de comprendre les bouleversements en cours par de grands récits.

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